Nous avons semé pour que soient ces retours inattendus,

Et nous nous souvenons du geste de la parole de l’écrit.

Mais quelle est la graine dans la phrase,

Quel le moment du terroir et quelle son histoire ?

Nous nous souvenons qu’une silhouette frappe,

Que dans le livre elle s’installe à notre côté,

En son profil exact. Il fait noir, quelqu’un parle,

Elle tourne les lèvres pour que nous entendions.

 

Le livre posé nous voulons le reprendre à la ligne quittée,

La pensée avec sa phrase et son invitation,

La mémoire des derniers mots de la nuit venue.

La question du roman est la silhouette qui nous aidait.

Nous a-t-elle vue nous reconnaitrait-elle qu’on ne revît

Qu’on oublia – refoulement des textes des livres,

Même dans leur douceur de nous inclure.

 

 

Nous nous souvenons alors comme le ciel peut être clair,

D’un tracteur dessiner dans le vert naissant des seigles

Ce dessin de lignes qui s’en vont parallèles,

De l’au-delà de la barre étendue d’une montagne

Épaulée d’autres monts et creux et combes

Qui maintiennent ou font circuler les brumes,

Du profil d’un fort chignon de cheveux tirés d’un large front,

Alors que de tant d’ailleurs nous nous souvenons.

 

Sous le ciel clair au sol givré à côté des seigles.

Et dans les combes les adrets dans les brouillards.

C’est loin, auprès de nous une main féminine

Soulève et défait sa natte en rideau de soleil,

Et reprend-elle aussi la ligne où elle en était du livre,

Surprise comme tous pouvons l’être de ce que nous n’aurions point vu,

À courir alors à tenter de rattraper les héros soudain auréolés.

 

Il l’écrivait au livre là où nous nous reconnaissons :

Une femme très belle sur le sentier de nuit très bleue

Leva ses mains et d’un mouvement si lent fit crouler sa chevelure

Sur son vêtement blanc comme la pluie lourde et chaude

Descend sur un jardin . Et nous en marquons la page.

 

Les épaules de la Grande Montagne restent l’hiver couvertes.

Chênes blancs buis genévriers dans les pierriers

Dégringolent sous les souliers des chasseurs à l’affut.

Et sous un ciel froid et si clair nous restons innocents,

Rien ne peut nous arriver de la construction au jour le jour

Qui ne lasse d’habitude lassante mais éblouit chaque minute

Dans les traversées des humains côtoyés,

Frôlés dans la barbarie ouverte par le capital.

 

C’est ce moment que l’on sait que caresser le blé

N’a pas la douceur de son regard. La métaphore

Dure le temps du souvenir du désir et du savoir.

L’on put avoir entre ses mains et sur leur paume,

Dans les yeux ces mêmes gerbes soumises aux vents,

Elles pouvaient avoir une voix claire et des rires,

Et grandir bien sûr, comme les phrases de leurs poèmes

Prenaient la langue propre à leurs maux à leurs dires.

 

 

Nous avons eu l’amour des noms propres et de les nommer.

C’est vrai chaque nom ainsi est dans l’histoire

Et, comme on le dit – ou comme on le disait ? Apporte sa pierre.

Le sait-on assez et si l’on s’arrête un peu sur le concept,

Nous parvenons à une poétique, et l’énonciation d’une phrase.

Or, la phrase est définitive en ce qu’elle est réflexive

Et donnée. Enfin nous pouvons mâcher du sens et jouir

De ce que cette personne qui a un nom et que je nomme est ou fut.

Cela scintillait dans les épines du pin dressé dans le jardin,

Avec un soleil d’hiver qui faisait son trajet au-delà des toits.

Je pouvais me lever des fauteuils des chaises des tables et

Me porter aux fenêtres pour voir seulement ce feu blanc.

Je le savais il réchauffait toutes pensées diverses en cours,

Il entretenait cette douceur qui me constituait d’essence,

Je rendais grâce à cette nature-là d’être sans offense.

Je passe sous silence les temps qu’alors nous vivions.

 

Jean de Breyne

 

RIEN N’EST JAMAIS ÉTEINT DE FEUX ALLUMÉS (exrait)

Parution le 20 juin 2017