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Colère et enchantement se croisent comme les fils de trame et de chaîne, le malheur, la violence, la révolution, les destructions et la mort ne peuvent empêcher la vie de reprendre ses droits. Parfois, elle les reprend de la façon la plus inespérée et c’est comme une vague qui se jette sur vous de plein fouet, arrose, éparpille ses perles de pluie, on se croirait dans un conte de fées et comme les contes sont profondément ancrés dans ces vies, celles de mes parents, grands-parents, de mon pays, la Russie (pays choisi), où les fiancés volent dans les airs avec leurs bouquets de fleurs (dans les tableaux de Chagall), ou se déplacent sur le dos des oiseaux noirs ou des oies, ou des cygnes, ou d’un petit cheval bossu, ou sur un tapis volant (peinture de Voznietsov) ou sur le dos d’un loup gris (lui encore), il n’est pas impossible (il est même probable) que le retour d’un être très aimé, mon père poète, n’ait rien d’impossible non plus (puisque c’est arrivé) et que ce soit par l’intermédiaire d’une lettre, hommage à une poétesse très connue, et à travers elle à la Russie tout entière par le truchement de souvenirs d’enfance qui se présentent à moi tout à coup avec la plus grande fraîcheur comme l’ouverture à l’arrière-saison et sur un très vieil arbre, d’une fleur sublime et virginale de magnolia.

Des fleurs il y en a dans cette lettre et ce sont fleurs de printemps, fleurs de cerisier dont aurait été recouverte une petite gare de province russe à quelques verstes de Moscou. La gare d’après le texte de la lettre est comme enfouie sous les fleurs de cerisiers et les cerisaies se présentent et se bousculent (cerisaie de Tchekov en tête, mais aussi cerisaie de Koulikis, le village familial d’Ukraine auquel est tellement sensible cet enfant de onze ans qui est monté dans le train). Il ne dit pas s’il était seul. Mais il est attentif et curieux, va donner les noms de toutes les petites gares sur son trajet, beaux noms russes qui sonnent si agréablement et tendrement à son oreille d’émigré, car il écrit en 54 et s’il avait onze ans comme il le dit dans sa lettre et qu’il est né en 1903, c’est que nous sommes en 1915 à l’instant du souvenir, peu de temps avant la Révolution et il est encore heureux. Dans le compartiment, des dames commentent un petit livre, des poèmes de Teffy (c’est à elle qu’il écrit), il écoute et trouve ces poèmes très bien, contrairement aux dames qui, elles, sont scandalisées. C’est dire qu’à onze ans, il a déjà du discernement concernant la poésie. Malgré les commentaires haineux des dames, lui a apprécié. Déjà poète peut-être lui-même (c’est en poète qu’il écrit en 54, son recueil Diénïek, vient de paraître). Son intelligence est en éveil donc, et l’amour des mots et des noms (les noms des petites gares).

Mais si ce premier souvenir d’un livre enchâssé dans les boiseries d’un vieux wagon de tortillard, lui-même enchâssé dans les boiseries d’une petite gare probablement en bois comme une église russe et encadrée de cerisiers en fleur la noyant dans le nuage rose des fleurs, c’est dans une blancheur absolue que s’incruste le deuxième souvenir que l’auteur de la lettre rapporte à Teffy. Il est encore en Russie, c’est l’hiver, il a beaucoup neigé et il a chaussé des skis pour partir en promenade à travers les bois de bouleaux blancs eux aussi, mais griffés de noir dans leurs écorces blanches et ce sont ces griffes noires, comme des pattes de mouches, des notes de musique, des écritures qui dansent devant ses yeux et au loin, sur fond de blancheur absolue la neige ayant tout recouvert, les branches des arbres aussi et c’est par paquets qu’elle tombe si la branche frémit à cause d’un oiseau qui se pose et sautille ou d’un écureuil. Et voilà qu’il s’arrête, le cœur battant devant ce spectacle si pur et enchanteur de la nature si vierge et si douce à cause des bouleaux qui sont des arbres particulièrement gracieux, sveltes comme des jeunes filles. Une mésange propose sa petite note de couleur et se met à chanter. Et le poète entend : « Teffy… Teffy… » C’est ce qu’il dit à Teffy en s’excusant, car, dit-il, c’est comme ça que ça se passe dans son esprit : il voyage, que ce soit dans un train, confortablement assis sur la banquette de velours ou glissant sur le velours de neige dans les bois, ce qui glisse plus loin que lui et plus loin que le souvenir, c’est l’envolée poétique. Et il accueille le poème comme il l’a accueilli dans le troisième endroit, l’église russe de la rue Daru. Là, dit-il à Teffy, il l’a vue un jour, seule et en deuil, assistant à une « panihida » et lui en attendait la fin parce que la leur devait lui succéder, commandée par ses parents qui avaient perdu un fils, son frère Boris.